« Trump est sans aucun doute un milliardaire raciste, mais dans une grande mesure il a été élu malgré cela et pas pour cela »

> Entretien avec Jeff Mackler, secrétaire national de Socialist Action aux Etats-Unis, l’un des fondateurs et principaux responsables de United National Antiwar Coalition – qui organise les mobilisations contre toutes les guerres impérialistes des Etats-Unis au Moyen-Orient et ailleurs –, membre de Northern California Climate et animateur du mouvement pour la libération de Mumia Abu-Jamal. Jeff a également été le candidat de Socialist Action aux présidentielles. Il a répondu à nos questions sur le sens de la victoire de Donald Trump. 
 
Anticapitalisme & Révolution - Quel est le bilan de la présidence Obama  ? 

Jeff Mackler - En vérité, Obama a appliqué avec le sourire le programme de Trump. Par exemple, il est surnommé le « Grand Expulseur », ayant expulsé plus de deux millions de personnes, plus qu’aucun président avant lui. Son administration mène aujourd’hui sept guerres simultanées – sans compter les guerres secrètes de la CIA, celles menées par des armées privatisées ou des escadrons de la mort – ainsi que les différents embargos. L’État sécuritaire d’Obama a anéanti les libertés aux Etats-Unis ; 2,5 millions de personnes sont enfermées dans des prisons de plus en plus largement privatisées, servant à faire du profit, avec des prisonniers et prisonnières « vendus » aux grandes entreprises pour travailler à 50 cents de l’heure, un salaire moyen proche de l’esclavage. Tous les ans durant la dernière décennie, un million d’emplois décemment payés ont été délocalisés. Contrairement à ce que disent les chiffres officiels du gouvernement, la réalité est que plus de 35 % des personnes en capacité de travailler sont sans emploi ! Enfin, Obama est le champion de l’exploitation du gaz de schiste par fracturation hydraulique. Les entreprises américaines ont pu accroître l’exploitation du pétrole en mer, y compris dans le cercle Arctique. D’énormes avantages fiscaux ont été accordés aux entreprises pétrolières du pays. Obama et le Pentagone sont les plus grands pollueurs du monde et orchestrent des guerres sans fin pour le contrôle des énergies fossiles.

A&R - Quel était l’objectif de votre campagne présidentielle ? 

JM - Le but de notre campagne était de s’adresser à la jeunesse et aux travailleuses et travailleurs radicalisés. Nous avons fait campagne dans tout le pays contre les partis capitalistes, Démocrates et Républicains. Nos sections ont animé de nombreux débats et réunions publiques. Nous avons participé aux mobilisations de « Black Lives Matter » contre les meurtres policiers de jeunes Noirs et contre le racisme institutionnel. Nous avons organisé la solidarité avec le combat mené par les Amérindiens de Standing Rock dans le Dakota du Nord contre le pipeline voulu par le gouvernement. Nous avons mené campagne autour du scandale de Wells Fargo et sommes intervenus sur les piquets de grève. Notre objectif est de défendre une action politique indépendante de la classe ouvrière et de construire les mouvements sociaux décisifs dans la période.

A&R - Presque personne ne s’attendait à la victoire de Donald Trump : peux-tu expliquer ce que cela signifie pour la politique américaine dans la prochaine période ? 

JM - Trump et sa candidature étaient ultraréactionnaires. Mais ce n’est pas la raison première de sa victoire électorale. Le vote Trump dénote un rejet massif des politiques antisociales mises en place par l’administration Obama et le Parti démocrate. C’est un vote contre l’establishment de Washington, contre le parti qui a sauvé les banques et les entreprises à hauteur de 32 milliards de dollars, qui a encouragé les suppressions d’emplois à cause des délocalisations ou de l’automatisation, qui a fait saisir les maisons de 15 millions de travailleurs et de travailleuses. Hillary Clinton était soutenue par la hiérarchie du Parti démocrate comme du Parti républicain, par presque tous les médias bourgeois, et par l’élite de Wall Street. L’élection de Trump est le reflet de la haine massive de l’establishment. 

A&R - Mais la victoire de Trump ne traduit-elle pas aussi l’essor d’une tendance ou d’un mouvement raciste et droitier ? 

JM - Trump est sans aucun doute un milliardaire raciste, mais dans une grande mesure il a été élu malgré cela et pas pour cela. C’est le même électorat qui a élu Trump et qui avait élu deux fois Barack Obama, le premier président afro-américain du pays. En fait, presque tous les sondages ont montré que si l’outsider de gauche Bernie Sanders avait été le candidat du Parti démocrate, il aurait emporté une majorité significative. De plus, environ 45 % des inscrits, soit 101 millions de personnes, n’ont pas voté du tout. La participation a baissé de 3 points par rapport à la dernière élection présidentielle. 

A&R - Pourquoi Bernie Sanders a-t-il choisi de se présenter? Pourquoi a-t-il bénéficié de tant de publicité dans les médias bourgeois ? 

JM - Sanders a accepté la mission de ramener les égarés dans le giron du Parti démocrate, pour donner l’impression qu’on pouvait changer le parti. Un sondage du New York Times montre que 56 % de celles et ceux qui se déclarent démocrates pensent que le socialisme serait une société plus humaine que le capitalisme, contre 32 % qui pensent l’inverse. Sanders s’est présenté comme un indépendant alors qu’il a été démocrate toute sa vie, en votant 98 % des fois avec le Parti démocrate. Dès sa défaite à la primaire, il a apporté son soutien à Clinton. Il a personnifié la politique du « moindre mal » et, malheureusement, en l’absence d’une alternative significative du côté de la classe ouvrière, voter pour le « moindre mal » ou ne pas voter du tout reste un problème central à dépasser pour la gauche révolutionnaire. 

A&R - Depuis l’élection de Trump, nous avons eu l’écho d’une montée des actes islamophobes et racistes. Que se passe-t-il dans la rue depuis l’élection de Trump ? 

JM - Dès l’instant où le résultat a été officiellement annoncé, des manifestations anti-Trump ont éclaté dans les rues de plusieurs villes partout dans le pays. Ces actions quasi-spontanées sont menées très majoritairement par une population jeune et multiraciale. Elles sont absolument antiracistes et antisexistes, et n’ont pas cessé depuis le 8 novembre. 25 000 personnes ont manifesté devant la tour Trump à New York, 5 000 à Los Angeles, et des chiffres similaires ont été enregistrés à Portland, à Seattle, à Chicago, à San Francisco et dans d’innombrables autres villes. Il n’y a eu aucune manifestation pro-Trump, nulle part. Il y a eu des incidents isolés, comme le graffiti raciste inscrit sur un lycée du Minnesota en pleine nuit, des coups de fils racistes, et d’autres actes de haine dispersés. Mais dans le Minnesota, après la découverte du graffiti, des centaines d’élèves et de parents de toutes races, couleurs et croyances se sont mobilisés en solidarité avec les élèves noirs et latinos. 

A&R - Qui organise ces manifestations ? Quel est leur contenu politique général ? 

JM - La plupart d’entre elles sont parties de Facebook, d’internet, des réseaux sociaux. Ce sont des expressions instantanées de rage contre la victoire de Trump. Les camarades de Socialist Action les ont rejointes et peuvent souvent y prendre la parole. Cependant, il n’y a pas d’accord sur les suites. Nombre de participants sont des soutiens de Clinton, sonnés par sa défaite, et ils ont encore de grandes illusions envers le Parti démocrate. Leur orientation est de trouver de meilleurs démocrates pour remplacer Trump à l’avenir. Des noms circulent, parmi lesquels Michelle Obama, Elizabeth Warren et peut-être même Bernie Sanders à nouveau. 

Cependant, nous voyons les débuts d’une radicalisation profonde. Il y aura des débats cruciaux à l’intérieur et à l’extérieur des groupes réformistes. Dans la période à venir, nous verrons sans aucun doute plusieurs mobilisations énormes. C’est pour les révolutionnaires le moment parfait pour rencontrer les gens les plus combatifs dans la rue et pour participer aux débats qui auront inévitablement lieu sur les moyens de changer la société. 

A&R - Nous avons entendu parler de nombre de mouvements sociaux ces dernières années et ces dernières semaines, comme « Black Lives Matter », « Fight for $15 and a Union », Standing Rock et le large mouvement contre la crise climatique. Peux-tu les caractériser et nous donner un aperçu des suites pour les mois à venir ? 

JM - Tous ces mouvements sont importants, mais encore au début de leur développement. « Black Lives Matter » est devenu « Movement for Black Lives ». Un noyau de plus de 100 militants et militantes a écrit un long programme de départ, qui est très radical et prometteur. Mais à ce jour, il n’y a pas eu d’appel à des actions unitaires de masse, et il n’y a pas de structure ni de direction claire. Au niveau local, nous ne voyons que des petits groupes de quelques dizaines de personnes dans environ 30 à 35 villes, aucun n’ayant encore réussi à s’implanter profondément. De plus, il n’est toujours pas dit clairement si cette formation prometteuse s’engagera dans l’action politique. Il est possible qu’émerge quelque chose qui ressemble à un groupe favorable à une action politique noire indépendante contre les Démocrates. Mais à nouveau, il n’y pas d’accord sur ce point et par conséquent, comme c’est arrivé par le passé, le mouvement pourrait se faire ramener dans le giron du Parti démocrate. Comme toujours, la question de la direction est cruciale. 

Le mouvement « Fight for $15 and a Union » a été largement maintenu dans le cadre de la bureaucratie syndicale, qui cherche à utiliser les manifestations encore relativement modestes pour faire du lobbying local auprès des Démocrates, afin de passer des lois locales d’augmentation du salaire minimum. L’idée que des mobilisations ouvrières de masse prennent la forme de grèves ne fait pas partie des projets de la bureaucratie. C’est la même bureaucratie qui a opéré la soumission du mouvement ouvrier au Parti démocrate, en s’opposant aux grèves. L’avenir du mouvement ouvrier se trouve dans une reconstruction totale, notamment en s’adressant aux couches encore largement inorganisées. 

Les mobilisations qui ont lieu en ce moment-même à Standing Rock sont nouvelles, dans le sens où elles combinent la mobilisation du peuple le plus opprimé du pays, le peuple amérindien, et la lutte pour l’environnement lui-même. C’est en ce moment le point de concentration du mouvement pour l’environnement, qui reste encore sous le contrôle d’une série de forces réformistes, avec à sa tête 350.org, qui avait prévu d’utiliser les 100 premiers jours d’une administration Clinton. Avec la victoire de Trump, le lobbying auprès des Démocrates laissera probablement la place à des mobilisations de rue massives, que ses dirigeants essaieront néanmoins d’orienter à nouveau vers le Parti démocrate. 

Propos recueillis par Carlita Garl

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